Têtu de retour en kiosque mardi, sans «cover boy» et plus militant

Têtu a été placé en liquidation judiciaire et a cessé de paraître en juillet 2015, le magazine fêtait alors ses 20 ans. La marque a été rachetée fin 2015 pour plus de 100.000 euros par Idyls. La start-up française qui a commencé par relancer le site web du magazine vient de décider de relancer une parution papier tous les deux mois. C’est Adrien Naselli, 27 ans, qui dirige la nouvelle équipe de onze personnes (dont six pigistes). Ce jeune rédacteur en chef explique à BuzzFeed News ce «pari risqué» et le tournant qu’il souhaite donner au tout nouveau magazine gay.

Pourquoi avoir décidé de réinvestir les kiosques avec Têtu magazine?

Lorsque les deux dirigeants de Têtu ont racheté la marque il y a un an et demi, ils ont d’abord relancé le site internet. Ils avaient alors annoncé vouloir relancer le papier en fonction des audiences du site. Aujourd’hui, nous avons un demi-million de lecteurs mensuels sur têtu.com et beaucoup d’interactions sur les réseaux sociaux. Au regard de ce succès, ils ont estimé que nous pouvions relancer une version papier.

Par ailleurs, du côté éditorial, je trouvais qu’il était absolument navrant qu’il n’y ait pas de magazine gay alors qu’en Angleterre par exemple, le magazine Attitude, qui a le même âge que Têtu, affiche une santé de fer et fait partie des meubles dans les kiosques. Je voulais ce retour en France.

Comment être sûr que, cette fois-ci, Têtu survive au-delà de quelques mois?

Je pense qu’il s’agit d’un pari effectivement risqué, mais selon moi Têtu ne représentait plus forcément ses lecteurs. On voyait par exemple cet éternel mannequin avec ses abdos en couverture… Or, je pense que cela ne représentait plus du tout les attentes des gens. Si aujourd’hui on veut voir des corps répondant aux normes de la publicité, il y a internet. Je pense qu’un magazine à vocation à faire voir autre chose. C’est un pari risqué, mais j’y crois.

Et pourquoi avoir repris la marque Têtu avec ce 213e numéro, au lieu de se réinventer et de proposer un magazine gay entièrement neuf?

Têtu est extrêmement connu depuis qu’il est né en 1995. Il a une histoire avec la période du Pacs par exemple, avec toutes ces célébrités que le magazine a réussi à attirer. Je pense malgré tout qu’il valait mieux le faire évoluer pour l’adapter à son temps plutôt que de créer un nouveau magazine.

Sur la couverture de votre nouveau numéro, il n’y a plus de «cover boy», mais trois inconnus (un homme trans, une lesbienne, un gay) avec comme titre «À nous, vers de nouveaux horizons militants». Est-ce le signe d’un tournant, pour un magazine plus engagé, plus militant?

Pour moi, c’était la question qui se posait lorsqu’on a projeté de sortir un magazine papier. Dans ce numéro, j’ai choisi de faire le bilan du quinquennat Hollande avec le mariage pour tous (certes incomplet), mais aussi l’apparition de La Manif pour tous. La question centrale de notre dossier, c’est donc: «Qu’est ce qu’on fait maintenant?» Il me semblait en effet important que ce Têtu aborde les droits qu’il reste à acquérir et propose une couverture qui incarne la solidarité et la diversité et l’intersectionnalité des luttes.

Comment définissez-vous le nouveau Têtu? C’est un magazine uniquement gay ou, comme cette couverture le laisse penser, vous allez inclure l’ensemble des LGBT?

Têtu est un magazine historiquement gay et cela reste un magazine gay ne serait-ce que parce que les annonceurs s’adressent à des gays. Lorsqu’on parle de LGBT (lesbiennes, gays, bi, trans) à un annonceur, il ne sait pas ce que ça veut dire. Il se trouve que pour vivre, il nous faut de la publicité, donc on s’adresse à un public gay. Mais cela ne signifie pas que nous allons nous intéresser qu’aux homosexuels. L’idée c’est de s’ouvrir, de proposer des sujets très divers.

Les mannequins dénudés en une de l’ancienne version étaient un marqueur fort de l’identité de Têtu. Allez-vous complètement abandonner cela?

Oui. Il n’y aura plus de garçons dénudés en une, je trouve que cela n’a aucun intérêt. S’il devait y en avoir, il faudrait que cela fasse sens pour une raison ou pour une autre.

On imagine que cela servait aussi à aider les ventes, n’est-ce pas un risque supplémentaire pour vous aujourd’hui?

C’est justement le pari que nous faisons. Au lieu de tenter d’imaginer ce que le lecteur attend, ce qui est une démarche un peu infantilisante, on va plutôt proposer des choses qui nous semblent plus actuelles. Par ailleurs, si le mannequin attirait des lecteurs, ce n’était pas forcément le cas des annonceurs, qui trouvaient que cela donnait une image trop sexualisée à Têtu.

Quel était votre parcours avant d’être nommé rédacteur en chef de Têtu?

J’ai 27 ans, et je suis parti de Grenoble pour venir étudier à Paris et entamer des études de lettres à Normal sup’. Ensuite, j’ai intégré le CFJ (Centre de formation des journalistes) avant de travailler trois ans à France Culture et France Inter.

Quel rôle va jouer le site web?

Pour pouvoir produire le magazine, nous avons dû réduire l’activité du web (nous sommes passés de quatre à trois publications par jour), mais le site à vocation à traiter l’actu chaude. Le magazine, lui, qui paraît tous les deux mois, a une autre fonction détachée du web.

Dans ce numéro, vous ouvrez avec une interview d’Emmanuel Macron, cela signifie-t-il que la politique aura une place importante et régulière dans vos pages? Et s’agissant de la campagne présidentielle, soutiendrez-vous un candidat?

Il est hors de question pour nous de soutenir un candidat. Têtu porte des valeurs de tolérance, mais n’est pas engagé en politique. Si nous avons interrogé Macron pour ce numéro, c’est parce qu’il était le seul de tous les candidats à n’avoir jamais rien dit sur les droits LGBT (l’interview a été réalisée avant sa sortie sur les humiliés de La Manif pour tous, voir encadré ci-dessous, ndlr).

S’agissant du magazine, que proposerez-vous au lecteur?

Le chemin de fer sera à peu près le même. Il y aura un grand entretien, puis un grand dossier qui illustre la couverture. Il y a aussi les pages un peu sexy du magazine intitulées «Bonjour Monsieur» qui présentent des garçons connaissant un grand succès sur Instagram. Des sujets de société, des pages destination, histoire, culture, célébrités. L’ancienne version de Têtu mettait souvent en avant des stars en couverture, mais je n’ai plus envie de cela. Souvent, ces personnalités ne représentent qu’elles-mêmes et leurs fans, donc, comme pour le mannequin, ça n’a pas tellement de sens. Dans ce numéro en revanche, on a fait dialoguer Jean-Paul Gaultier et Vincent Dedienne. Il y a des pages mode aussi avec des propositions de vêtements abordables et plus hors de prix comme avant. Il y a aussi un ton différent où l’on ne prescrit plus et avec davantage d’autodérision. Enfin, il y a les pages sexo-psycho.

Les questions LGBT sont de plus en plus traitées par les médias généralistes aujourd’hui et par de nombreux sites comme Le Huffington Post, BuzzFeed, Slate… quelle sera votre particularité?

Ces derniers médias sont des sites internet, donc si l’on compare avec têtu.com, notre particularité c’est que nous nous concentrons uniquement sur les sujets LGBT et ne traitons pas d’autres actualités. S’agissant du magazine, je pense que notre regard fait la différence. Lorsque Playboy est revenu en kiosque par exemple, ils ont proposé un sujet sur les homosexuels au Bangladesh qui n’était pas du tout traité habilement. Il y avait surtout un choix de mettre en avant le côté sensationnel. Têtu ne ferait pas ça.

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